Deuxième rencontre

Un souci désormais : fuir !… Fuir ce prêtre dont je savais à peine le nom ; une obsession : me dégager coûte que coûte, de son « emprise ».

De sourdes rumeurs commençaient à circuler dans la ville. Religieux expulsé de sa patrie – l’Espagne – n’avait-il pas cédé à quelque illusion en essayant de se frayer de nouvelles voies de spiritualité ? N’allais-je pas moi-même être à mon tour victime de ce plausible égarement ? J’apprenais cependant très tôt – et ceci était bien pour me rassurer – qu’il n’avait accepté – le Père VALLET – de remplir sa « mission » qu’après l’assentiment et les plus grands encouragements de ses Supérieurs. Folie… ou sainteté ? N’y avait-il pas là de quoi faire terriblement osciller entre le trouble et la certitude ?

Au fond, ces interprétations, ces insinuations, ces hostilités ouvertes ou déguisées comptaient peu pour moi au regard des cinq jours à « perdre » pour faire les « Exercices ».

Il fut donc convenu avec mon employé que, dès que la présence du Père serait signalée dans nos murs, j’effectuerai, sur des positions prévues à l’avance un prudent repli stratégique…

… « Hélas ! il est revenu ! » – Le Père VALLET ! Hâtez-vous ! » – Un refuge, à deux pas, tout indiqué : l’église paroissiale !… Tranquillement, pour attendre la fin de l’orage, j’étais allé prier le bon Dieu.

Vlan ! Le Père Vallet !

Pertinente décision, car, au retour, dans le calme retrouvé de mon petit bureau, vlan ! Le Père Vallet !

Ma résistance ? Je ne sais pourquoi, elle allait s’amenuisant de minute en minute. Je me sentais intérieurement rassuré par ce sourire aimable, ces yeux un brin malicieux et si doux. Cette parole simple, directe, privée de tout ornement, tronquée de mots bilingues, gardait une vigueur que je ne pourrais plus jamais effacer de mon âme. J’étais pris dans les filets du Seigneur. Comme le poisson du lac, j’allais encore me débattre… C’était maintenant la voix du Divin Maître qui m’ordonnait d’écouter ces paroles.

« Vous vivez dans une fausse paix… Il faut partir… Cinq jours de retraite, de silence… »

Invoquez les anges

« Ne soyez pas comme ces taureaux qui, dans l’arène, ayant à peine franchi la barrière, loin de voler au combat, n’aspirent qu’à rentrer au bercail ». Homme du midi, j’avais compris aisément le sens de l’image.

Je m’accrochais aux derniers retranchements de mon amour propre. La santé déficiente de mon épouse, les affaires difficiles, tout contribuait à différer le départ. Le Père VALLET m’ayant demandé si j’avais pour habitude de prier les Anges Gardiens, je répondais par la négative. « Eh bien ! Invoquez les Saints Anges de votre maison et allez ! allez ! demander à Madame la permission de faire votre ‘‘retraite’’ ».

C’est oui n’est-ce pas ?

Piqué au vif – n’étais-je pas homme à prendre seul et tout seul une détermination ? – un peu confus et par obéissance, je grimpais jusqu’au deuxième étage où se trouvait mon épouse, convalescente d’une maladie grave. La réponse ne s’était pas fait attendre :

Le Père est là ? Dieu nous le demande. Refuser de partir serait si lourd de conséquences !…

Le Père accueillit mon sourire avec un large sourire. « C’est oui, n’est-ce pas ? »

Vaincu et … vainqueur, en octobre 1934, je faisais, avec sept retraitants, ma première retraite à Chabeuil.

suite au prochain épisode n° 3
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